Les dynamiques africaines de l’ESS
Défis et conditions pour un renforcement de l’ESS comme levier d’une transition juste et endogène
Présentation :
• Malick Diop, GSEF continental co president, Président du FORA’ESS (African Forum for SSE)
Interventions de :
• Betty Amongi Akena, Ministère du genre, du travail et du développement social, Ouganda
• Fernando Elísio Feire, Ministère d'État, de la famille, inclusion et développement social, Cap vert
• Lahcen Es-Saadi, Secrétariat d’État auprès du ministère du tourisme, de l'artisanat et de l'ESS, chargé de l’artisanat et de l’économie sociale et solidaire, Maroc
• Sabelo Mbokazi, Département du Travail, de l’Emploi et des Migrations,Union africaine
• Irène Marie Cécile Mboukou-Kimbatsa, Ministère des Affaires sociales, de la Solidarité et de l'Action humanitaire, République du Congo
• Achille Bassilekin III, Ministère des PME, de l’Économie Sociale et de l’Artisanat MINPMEESA, Cameroun
Modération :
• Sambou Ndiaye, UGB Saint-Louis, Comité Scientifique FORA’ESS, Sénégal
• Chiyoge B. Sifa, Lamavera Gr, République Démocratique du Congo
La table ronde consacrée aux dynamiques africaines de l’ESS, organisée dans le cadre du Forum mondial GSEF 2025, a mis en lumière la diversité des modèles et des trajectoires nationales sur le continent, tout en soulignant une tension structurante : comment transformer une économie solidaire de fait — profondément ancrée dans les pratiques sociales africaines — en une économie institutionnalisée, reconnue et soutenue par les politiques publiques ?
1. De la tradition solidaire à la structuration institutionnelle
Plusieurs intervenants ont rappelé que l’Afrique n’a pas attendu l’importation du concept européen d’ESS pour en vivre les principes : tontines, coopératives agricoles, réseaux communautaires d’entraide, associations féminines ou mutuelles locales constituent depuis longtemps un tissu économique et social solidaire. Ces pratiques préexistent à la formalisation institutionnelle, mais leur reconnaissance reste récente et souvent inachevée.
Les ministres et responsables présents (Congo, Ouganda, Bénin, Maroc, Cameroun, Mauritanie) ont souligné la nécessité de passer d’une économie informelle à une économie contributive, tout en préservant la logique communautaire originelle. L’enjeu est double : reconnaissance juridique (lois cadres, agences nationales, observatoires) et structuration territoriale (ancrage local, coordination inter-ministérielle, partenariats avec les collectivités).
2. Des modèles nationaux contrastés, mais convergents sur la territorialisation
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Congo : en phase d’amorçage, le pays s’est fixé pour objectif de faire passer la contribution de l’ESS au PIB de 1,3 % à 3 %, en misant sur la formalisation et la montée en compétences des acteurs locaux.
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Ouganda : un modèle particulièrement institutionnalisé, coordonné par le Social Sector Working Group du gouvernement, qui regroupe ministères, agences de l’ONU, collectivités et acteurs privés. Le pays finance sur fonds propres ses programmes sociaux (fonds jeunesse, transferts monétaires directs, inclusion financière) afin d’éviter la dépendance à l’aide internationale. L’ESS y est considérée comme un levier de cohésion sociale et de souveraineté économique.
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Bénin : fort de 7,5 % de croissance en 2024, le pays revendique une ESS endogène, structurante et non réparatrice. Le Conseil économique et social dispose de démembrements départementaux permettant un ancrage territorial inédit. Le discours met l’accent sur la décentralisation du développement et la reconnaissance du rôle des collectivités dans la structuration économique locale.
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Maroc : l’ESS est inscrite dans la stratégie nationale de développement humain depuis 2005 et dans le Nouveau Modèle de Développement. Le pays vise 8 % de croissance et la création de 500 000 emplois à l’horizon 2035. La démarche marocaine se distingue par sa volonté d’institutionnalisation complète : cadre législatif, fonds d’appui à l’entrepreneuriat social, intégration dans les politiques nationales et régionales, et ouverture à l’internationalisation des initiatives locales.
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Cameroun et Mauritanie : les participants ont dénoncé la centralisation excessive des politiques ESS (programmes concentrés à Yaoundé ou Nouakchott) et plaidé pour une approche ascendante, partant des villages et des pratiques existantes, en soutien aux initiatives locales.
3. Les défis partagés : reconnaissance, financement, gouvernance
Les échanges ont convergé sur trois enjeux majeurs :
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La formalisation du secteur informel, qui représente plus de 70 % de l’activité économique dans de nombreux pays africains. L’ESS est perçue comme un moyen de donner un statut, une protection sociale et une dignité économique à ces travailleurs.
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Le financement durable, encore largement dépendant des bailleurs internationaux. L’exemple ougandais, qui finance ses programmes sur fonds propres, a été cité comme modèle d’autonomie.
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La gouvernance territoriale, considérée comme le maillon manquant : l’ESS doit devenir un instrument du développement local, porté par les collectivités et les communautés elles-mêmes, et non un dispositif imposé depuis les capitales.
4. Une économie de structuration, non de réparation
Les intervenants ont insisté sur la nécessité de sortir de la vision paternaliste d’une ESS “de rattrapage” pour en faire une économie de construction et d’organisation des territoires. En Afrique, l’ESS ne se substitue pas à l’économie classique : elle fonde un modèle de développement endogène, capable de transformer les solidarités traditionnelles en leviers productifs et régulateurs.
5. Vers un agenda africain commun de l’ESS
Alignée sur l’Agenda 2063 de l’Union Africaine et les Objectifs de développement durable (ODD), la dynamique africaine de l’ESS appelle désormais une coopération intergouvernementale plus forte, la création d’instances continentales (observatoire, fonds commun, agences régionales) et la reconnaissance du rôle de la jeunesse et des femmes comme moteurs de cette transition.
Cette session a révélé un basculement conceptuel majeur : l’Afrique ne “copie” plus les modèles européens de l’économie sociale et solidaire — elle les réinvente à partir de ses propres réalités sociales, communautaires et territoriales. Cependant, la persistance d’une dépendance financière, la fragmentation des politiques publiques et la centralisation institutionnelle demeurent des freins.
L’avenir de l’ESS africaine repose sur sa capacité à conjuguer ancrage territorial, autonomie financière et cadre politique clair, pour devenir non plus une économie parallèle, mais une économie de transformation structurelle du continent.