La Coalition internationale de l'ESS : la stabilité en période d'incertitude
comment l'ESS contribue-t-elle au maintien de la paix ?
Interventions de :
• Eric Chenut, Président Mutualité Française, pour AIM, France
• Alain Coheur, Solidaris Be, Président ESS FI, Belgique
• Guiseppe Guerini, Directeur Cooperatives Europe, ACI, Italie
• Pascal Michard, Président AEMA pour ICMIF, France
• Aude Saldana, Secrétaire Générale GSEF, France
Modération :
• Stéphane Montuzet, GSEF, France
• Marion Pouzoulet, ESS Forum International, France
Cette table ronde a réuni plusieurs représentants de la Coalition internationale de l’ESS (GSEF, AIM, Solidaris, réseaux de collectivités et de mutuelles) pour explorer le rôle de l’économie sociale et solidaire dans la construction d’une paix durable, entendue non comme simple absence de guerre mais comme sécurité humaine, justice sociale et dignité. Dans un contexte mondial de crises systémiques et d’affaiblissement du multilatéralisme, l’ESS y est apparue comme un pilier concret de stabilité démocratique et de résilience collective.
1. De l’incertitude au déséquilibre structurel mondial
Les intervenants ont rappelé que le monde est entré dans une ère d’imprévisibilité permanente : dérèglement climatique, tensions géopolitiques, inégalités croissantes, affaiblissement des solidarités internationales. La militarisation et la logique de compétitivité économique accaparent désormais une part croissante des budgets publics au détriment du social, de la culture et du climat, menaçant les filets de sécurité essentiels à la paix civile.
La table ronde a ainsi défendu une idée forte : l’instabilité n’est pas seulement militaire, elle est sociale, économique et morale. La paix ne se maintient pas par la dissuasion, mais par la réduction des injustices et la reconstruction des liens de confiance au sein des sociétés.
2. L’ESS comme économie de la paix
Les exemples présentés ont illustré le rôle concret de l’ESS dans la prévention et la consolidation de la paix :
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Les mutuelles de santé, en Europe, en Afrique ou en Amérique latine, garantissent un accès universel et abordable aux soins. Elles réduisent les tensions sociales liées à l’exclusion, et rétablissent un sentiment de sécurité dans la vie quotidienne.
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Les coopératives agissent comme écoles de démocratie : elles favorisent la participation, la gestion collective et le dialogue entre groupes sociaux parfois opposés.
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Dans plusieurs contextes post-conflit, des mutuelles communautaires et des initiatives coopératives locales ont permis la réconciliation, en recréant des espaces de discussion et de solidarité entre populations divisées.
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Enfin, la gouvernance locale participative, promue par le GSEF, montre que les territoires — là où citoyens et élus se rencontrent — sont les échelles clés d’une paix durable, fondée sur la co-construction et la reconnaissance mutuelle.
3. La paix face à la domination économique
Plusieurs intervenants, notamment Alain Coheur (Solidaris), ont rappelé que la guerre n’est pas qu’un phénomène armé, mais aussi économique : la domination par la rente, le profit et l’extraction de ressources est une forme de violence structurelle.
L’économie capitaliste actuelle perpétue des rapports de domination semblables à ceux de la guerre — compétition, exclusion, accumulation — tandis que l’ESS propose une logique inverse : coopération, redistribution et utilité collective.
Or, cette alternative reste marginalisée par des choix politiques qui privilégient la productivité et la défense plutôt que le développement humain. La table ronde a donc soulevé une tension fondamentale : comment préserver la vocation pacificatrice de l’ESS dans un système global dominé par la compétition et la peur ?
4. L’ESS comme rempart contre les fractures sociales et démocratiques
Au-delà de la réponse aux crises, l’ESS agit sur les causes profondes des conflits : inégalités, précarité, perte de confiance dans les institutions. Par la redistribution, l’emploi local, le soin, l’éducation, la culture, elle reconstruit la cohésion sociale.
Le mouvement mutualiste, né de la solidarité entre travailleurs, rappelle que la paix commence dans la vie quotidienne — dans la manière dont une société prend soin des plus vulnérables et reconnaît la dignité de chacun.
Cette approche rejoint une vision de la paix comme processus actif et continu, à la fois économique, social et écologique. Comme l’a rappelé un intervenant : « L’ESS n’a jamais déclenché de guerre. Elle reconstruit chaque jour les conditions du vivre-ensemble. »
5. Une paix menacée par la marchandisation du monde
Les participants ont dénoncé la rhétorique actuelle de la “sécurité” utilisée pour justifier la régression sociale : peur de l’autre, repli national, militarisation, affaiblissement de la société civile.
Les financements du développement et du climat sont en forte baisse au profit des budgets de défense, affaiblissant les associations et mutuelles qui assurent la stabilité de terrain.
Dans ce contexte, l’ESS se retrouve à la fois refuge et cible : refuge pour des populations fragilisées, cible de coupes budgétaires et de politiques économiques court-termistes.
La table ronde a donc plaidé pour une réaffirmation du rôle politique de l’ESS : non pas une économie de réparation, mais une économie de transformation fondée sur la justice et la coopération, capable de contrer la domination financière et de rendre aux peuples la maîtrise de leur destin.
6. Enjeux et perspectives : vers une économie de la paix
La Coalition internationale de l’ESS défend une vision opérationnelle de la paix : investir dans les infrastructures sociales (santé, éducation, habitat, écologie), soutenir les initiatives locales et renforcer les réseaux internationaux de solidarité.
Elle appelle à une réorientation des politiques publiques et des financements internationaux, à la création d’un indice de paix positive fondé sur la participation, l’équité et la durabilité, et à une coopération accrue entre ESS, collectivités et société civile.
Enfin, les intervenants ont conclu sur un appel moral : faire de la paix un choix économique. Selon les mots d’Alain Coheur, « le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l’orage ». L’ESS, à l’inverse, porte en elle la possibilité d’une économie du vivant et du partage.
Cette table ronde a rappelé que la paix n’est pas un horizon moral, mais un travail collectif quotidien, ancré dans la justice sociale et la démocratie économique. L’ESS, en cultivant la coopération plutôt que la compétition, en valorisant la solidarité plutôt que la rente, et en reconstruisant la confiance à l’échelle locale, fait œuvre de paix.
Mais pour que cette promesse tienne, il faut des moyens, des droits et une reconnaissance politique. Sans cela, la paix restera un discours alors même que l’économie solidaire en pratique déjà, partout dans le monde, les conditions concrètes de son avènement.