Territoires en Transition : Politiques Locales et Communes pour une Économie Sociale et Solidaire Co-construite
Interventions de :
• Jean-Sébastien Caron de Montigny, Coopérative de développement régional Outaouais-Laurentides, Canada
• Javier Gastelu et Willy Cori, Asociación Civil AYNI, Bolivie
• Hélène Meunier, Conseil départemental du Gard, France
• Ruth Muñoz, Instituto del Conurbano-Universidad Nacional de General
Sarmiento, Argentine
• Eva Murith, Pôle régional d'économie sociale de Laval, Canada
Modération :
• Erdmuthe Klaer, REVES, Belgique
Cette table ronde a réuni des acteurs issus de contextes très différents – Indonésie, Bolivie, Québec et France – pour examiner comment les politiques publiques et les organisations de soutien à l’économie sociale et solidaire (ESS) peuvent co-construire, sur leurs territoires, des cadres d’action partagés. À travers ces expériences, se dessine une même question : comment faire de l’ESS un véritable levier de gouvernance territoriale, et non un secteur marginal ou supplétif des politiques sociales ?
1. Des modèles de co-construction politique différenciés mais convergents
Les interventions ont mis en lumière des démarches variées de coopération entre pouvoirs publics et société civile :
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En Indonésie, les organisations de soutien à l’ESS œuvrent dans les zones rurales à renforcer la résilience des communautés locales par des services économiques et sociaux, face à des besoins élémentaires encore non couverts.
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En Bolivie, l’expérience du Consejo Municipal Económico Productivo de Achocalla (COMEP) illustre une approche profondément institutionnalisée : un espace politique permanent où se rencontrent autorités municipales, producteurs, organisations sociales et institutions privées pour débattre et décider collectivement des politiques économiques et productives locales. Ce dispositif s’appuie sur des fondements juridiques solides – Constitution, charte organique municipale, cadre écologique et productif – et réactive des pratiques ancestrales de solidarité (ayni, minka, troc), intégrées à une gouvernance participative contemporaine.
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Au Québec, l’exemple de Laval a montré la co-production d’une politique publique d’économie sociale entre la municipalité et un organisme partenaire, soutenue par un financement dédié et un fort engagement politique. La méthode repose sur un diagnostic territorial, des ateliers participatifs réunissant élus, fonctionnaires et entreprises sociales, et la reconnaissance explicite du conflit comme ressource démocratique : les divergences d’intérêts sont assumées comme génératrices d’innovation collective.
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En France, l’expérience du Conseil départemental du Gard illustre un processus institutionnel similaire : à partir d’une politique des solidarités, la collectivité a élaboré un schéma départemental de l’ESS, fondé sur des ateliers territoriaux, la création d’un réseau de plus de trente structures ESS et la mise en place d’une plateforme numérique partagée (Gare Centrale), considérée comme un “commun” permettant l’échange, la coopération et la co-instruction des projets entre élus, services et acteurs de terrain.
2. Territorialiser les politiques de l’ESS
Ces démarches traduisent une volonté commune : passer d’une logique sectorielle à une approche transversale de l’économie sociale et solidaire.
Les territoires présentés ne se contentent plus de soutenir ponctuellement les structures de l’ESS ; ils les reconnaissent comme co-productrices de politiques publiques, capables d’agir sur l’ensemble des champs — économie, culture, écologie, alimentation, sport, inclusion.
La co-construction devient ainsi un outil de transformation institutionnelle : elle modifie la posture des élus, introduit une culture du dialogue horizontal, et redonne une légitimité politique à l’action collective locale.
3. La coopération institutionnalisée, entre émancipation et récupération
L’analyse critique de ces expériences révèle cependant plusieurs tensions :
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Le risque d’instrumentalisation de l’ESS par les pouvoirs publics, quand la co-construction devient un label de gouvernance sans transfert réel de pouvoir.
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La fragilité de la participation, souvent limitée aux organisations déjà structurées, au détriment des citoyens ou des acteurs informels.
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Les conditions matérielles de la coopération : financement, ingénierie, formation des élus et agents, nécessaires pour que ces espaces de dialogue ne s’épuisent pas dans la symbolique.
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Enfin, la question du conflit démocratique : plusieurs intervenants ont insisté sur le fait que la co-construction n’est pas un consensus mou, mais un espace de tension productive. Reconnaître et gérer les désaccords est une condition de maturité politique.
4. L’ESS comme médiatrice entre société et institutions
Ces témoignages confirment le rôle clé de l’ESS comme interface vivante entre politiques publiques et besoins de terrain.
Par sa connaissance fine des dynamiques locales et sa capacité à relier économie, culture et lien social, elle agit comme vecteur de traduction entre des univers qui dialoguent rarement : élus, techniciens, habitants, entrepreneurs, associations.
Dans tous les cas présentés, l’ESS joue le rôle d’intermédiatrice de la coopération territoriale, capable de transformer la gouvernance publique en la rendant plus délibérative, ouverte et apprenante.
5. Vers une gouvernance partagée exigeante
L’ensemble des interventions souligne que la réussite de ces dispositifs repose sur trois conditions :
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Une volonté politique claire, inscrite dans la durée, au-delà du volontarisme personnel d’un élu ou d’un mandat.
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Des cadres juridiques et financiers stables, permettant à la participation d’être une pratique, pas un projet.
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Une ingénierie collective (formation, animation, médiation) garantissant la diversité des voix et l’équilibre des pouvoirs.
Cependant, ces expériences révèlent aussi les limites d’un modèle encore en expérimentation : la co-construction peut être lente, énergivore, parfois frustrante. Elle exige de sortir des réflexes de contrôle administratif et de compétition entre acteurs, pour adopter une logique d’apprentissage collectif permanent.
Ces initiatives venues de quatre continents illustrent une même mutation : l’ESS n’est plus seulement un instrument économique ou social, mais un modèle politique de gouvernance partagée. Elle redéfinit la relation entre institutions et société en plaçant la coopération au cœur de la décision publique.
Mais cette transformation n’est pas acquise : sans cadre clair, ressources dédiées et culture du dissensus constructif, la co-construction risque de s’enliser dans la communication institutionnelle.
La leçon de cette table ronde est double : territorialiser l’ESS, c’est aussi démocratiser la gouvernance, et faire de la participation un pilier du pouvoir local. C’est là que se joue aujourd’hui, plus qu’une réforme administrative, une véritable refondation politique du développement territorial.